Nous, Ars Electronica, MIT Open Documentary Lab & Co-Creation Studio, et la SAT, faisons partie d’une génération qui a façonné une part importante de notre imaginaire collectif à travers des formats qui disparaissent plus vite que la mémoire humaine.
Depuis plus de trente ans, artistes, créateurs, chercheur·e·s et communautés du monde entier inventent de nouvelles formes d’expression fondées sur les technologies numériques et créent des œuvres interactives, immersives, génératives et connectées. Des œuvres évolutives qui témoignent de notre époque, de nos rêves, de nos peurs et de notre rapport au monde.
Pourtant, ce patrimoine est aujourd’hui en péril.
Chaque jour, des œuvres deviennent illisibles, inaccessibles. Des logiciels disparaissent. Des plateformes ferment et emportent nos données avec elles. Des systèmes d’exploitation deviennent obsolètes. Des serveurs sont débranchés. Des fichiers se corrompent. Des savoir-faire se perdent.
Certaines œuvres créées il y a seulement vingt ans sont déjà plus difficiles à consulter que des manuscrits vieux de plusieurs siècles.
À l’heure où le volume de données créées excède toute capacité de préservation, le tri s’impose. Non comme un renoncement, mais comme une discipline. D’autre part, la crise climatique fragilise les infrastructures physiques et numériques qui hébergent notre mémoire culturelle, menaçant ce savoir accumulé, ces identités et ces créations. Préserver exige donc de répondre à un impératif plus large, celui de la sobriété écologique.
La concentration de notre mémoire numérique sous la gouverne de quelques acteurs privés, sans protocoles garantissant la souveraineté des données, menace de déposséder l’ensemble de nos communautés de leur propre mémoire. Cette dépossession risque d’exclure de la mémoire mondiale les droits culturels de tous, et d’aggraver les inégalités déjà existantes entre les communautés qui disposent des moyens de préserver leur mémoire et celles qui n’y ont pas accès.
Nous assistons, en silence, à l’effacement progressif d’une part essentielle de notre mémoire culturelle.
Cette disparition n’est ni naturelle ni inévitable. Elle est le résultat d’une accélération technologique non régulée et d’un manque de financement pérenne des institutions publiques. Elle découle également d’un manque de vision collective. Nous devons travailler ensemble pour élaborer une approche plus durable face à ces défis.
Nous affirmons aujourd’hui que les œuvres numériques constituent un patrimoine culturel mondial. Quiconque souhaite les préserver doit disposer des moyens de les conserver, de les documenter, de les étudier, de les restaurer et de les transmettre aux générations futures, dans le respect de la diversité culturelle et des limites de notre écosystème.
Les œuvres numériques ont le même statut que l’art classique, et non moindre. Cette reconnaissance ne va pas de soi ; elle se gagne.
Nous appelons à une mobilisation internationale immédiate et à un premier rassemblement des signataires avant 2028.
Préserver une œuvre numérique ne signifie pas seulement sauvegarder un fichier.
C’est préserver une expérience.
C’est préserver une idée.
C’est préserver un geste artistique inscrit dans un contexte technologique et humain.
Parce qu’une œuvre numérique n’est pas un objet figé : elle est interactive, générative, évolutive.
La préserver, c’est maintenir les conditions de sa vitalité.
Nous croyons qu’une culture qui ne préserve pas sa mémoire numérique accepte de perdre une partie de son histoire.
Nous refusons cette amnésie.
Nous croyons que la mémoire numérique doit demeurer vivante.
Le temps d’agir n’est plus demain.
Certaines œuvres ont déjà disparu.
D’autres disparaissent pendant que vous lisez ces lignes.
Chaque année qui passe rend leur préservaation plus difficile, plus coûteuse et parfois impossible.
Nous lançons cet appel à tous ceux qui créent, conservent, enseignent, financent, légifèrent et imaginent.
Nous invitons les créateurs à documenter leurs processus, à privilégier les formats ouverts et à définir, de leur vivant, les conditions de préservation de leurs œuvres.
Joignez votre voix à la nôtre.
Parce que préserver le patrimoine numérique n’est pas seulement une responsabilité technique.
C’est un devoir culturel.
C’est un acte de transmission.
C’est un engagement envers l’avenir.
La mémoire numérique de l’humanité mérite d’être protégée. Maintenant.
Soyez le premier à ajouter votre voix.
Votre courriel ne sera pas affiché publiquement.
DOCAM. (2010). Documentation et conservation du patrimoine des arts médiatiques [Alliance de recherche]. Fondation Daniel Langlois. https://www.docam.ca
Ippolito, J. (2008). Death by wall label. Dans J. Ippolito et B. H. Jones (dir.), New media : Art techniques (p. 48–62). Wayne State University Press.
MIT Open Documentary Lab et Centre Phi. (2017, 5 mai). Update or Die : Pérenniser les formes émergentes du documentaire numérique [Conférence]. Centre Phi, Montréal, Canada. https://cmf-fmc.ca/fr/futur-et-medias/articles/not-so-auto-save/
Rhizome. (1999–présent). ArtBase : Archive d’œuvres nées du numérique [Collection en ligne]. New Museum. https://artbase.rhizome.org
UNESCO. (2003). Charte sur la préservation du patrimoine numérique. https://www.unesco.org/fr/legal-affairs/charter-preservation-digital-heritage
UNESCO. (2005). Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. https://www.unesco.org/creativity/fr/2005-convention
Variable Media Network. (2004). Le questionnaire des médias variables [Outil méthodologique]. Fondation Daniel Langlois et Guggenheim Museum. https://variablemediaquestionnaire.net