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Éditorial de Jenny Thibault

Quelle est la place des femmes dans l’univers des technologies créatives au Québec en 2024? C’est une question qui me force à me replonger il y a une quinzaine d’années au moment où j’ai intégré ce milieu afin de bien remettre les choses en perspective.

Provenant du milieu du cinéma et de la musique – où plusieurs iniquités au niveau de la parité étaient bel et bien existantes-  je dois avouer que le secteur des technologies créatives était aussi majoritairement masculin en 2008, mais cela n’avait rien pour me surprendre j’imagine. C’était l’époque où plusieurs studios se créaient et s’affranchissaient, passant de projets de convergence à une production davantage web interactive et où les artistes en arts numériques expérimentaient des formats plus installatifs et immersifs. Il y avait bien quelques femmes au sein de ces nouveaux studios, mais celles-ci n’étaient pas nécessairement dans des postes créatifs tels que la programmation, la production ou le design d’expériences. Elles étaient davantage confinées à des postes de chargées de projets, de relationnistes de presse, etc. Est-ce le syndrôme de l’imposteure, la discrimination ou la décrédibilisation, la confiance, la charge mentale, les opportunités professionnelles, la dévaluation des compétences (hard et soft skills), les iniquités salariales? Il n’y a pas d’équation toute simple, mais le résultat était clair: il y avait peu de femmes à la tête de studios ou de centres d’artistes, à part quelques exceptions, dont le Studio XX  (aujourd’hui Ada X) fondé en 1996 par Kim Sawchuck  Patricia Kearns  Kathy Kennedy et Sheryl Hamilton , Mouna Andraos et Melissa Mongiat qui ont cofondé Daily tous les jours en 2010 et bien évidemment ma prédécesseure, Monique Savoie, fondatrice de la SAT qui était alors reconnue comme la papesse du numérique québécois. 

Ces femmes ont certes inspiré mon parcours et sûrement plusieurs autres jeunes professionnelles qui ont, comme moi, décidé de suivre leurs traces et de converger vers ce secteur effervescent en pleine ébullition. Il y a évidemment des obstacles systémiques à la présence des femmes en technologie. Ce sont à la base des domaines d’étude où les femmes sont sous-représentées, telles que les écoles de génie par exemple. On a depuis dépassé le stade du plafond de verre, mais on a toujours besoin de modèles féminins qui rayonnent haut et fort et qui permettent de s’identifier et d’inspirer des nouvelles carrières. J’ai aussi eu la chance de côtoyer de ces femmes au fil de mon parcours, telles que la metteure en scène Brigitte Poupart, la réalisatrice Vali Fugulin et la productrice Claire Buffet. Il y a avait souvent une plus grande accessibilité dans leurs œuvres, une couleur différente de la fractale dure traditionnellement créée par les puristes du numérique.

La sous-représentation des femmes dans le milieu a aidé je crois à créer des solidarités, des partenariats, du mentorat, bref, une communauté de pratique et une sociologie empreintes de bienveillance et d’empathie.

Peu à peu et au fil des ans, les choses s’améliorent comme dans les autres secteurs, avec notamment l’apparition de quotas à l’embauche et dans la programmation et de plusieurs incitatifs pour encourager les femmes vers des formations plus techniques : ColabPrintemps numérique, Technovation Montréal, Le Mouvement montréalais Les Filles & le code, Monte dans les STIM, Le Code des filles, Fusion Jeunesse, Girls Who Code, Les Filles et les Sciences, Femmes en tech, Les Scientifines, Pixelles

Cependant en 2020, les femmes ne représentaient encore que 22% de la main-d’œuvre dans le milieu des TIC (technologie de l’information et des communications) au Québec, selon une étude de TECHNOCompétences. Comme quoi cela demeure somme toute précaire et marginal. 

À mon arrivée à la SAT en 2021, le comité de direction était constitué de quelques femmes, mais ce n’était pas paritaire. Lors de mon embauche toutefois, il y avait un fort parti pris de la part du comité de sélection pour que ce soit une femme qui reprenne le flambeau de Monique Savoie. Ce fut une orientation très stratégique, et qui a porté ses fruits: aujourd’hui, le comité de direction de la SAT ainsi que son conseil d’administration sont majoritairement féminin. Au sein des équipes plus techniques toutefois, il reste du travail à faire. Si la représentation féminine dans les équipes est une orientation qu’il ne faut pas mettre de côté, il faut prendre conscience de l’agentivité que nous avons acquise pour aussi adresser la question plus large des minorités encore sous-représentées dans le milieu. Le milieu des technologies se définit par sa force d’innovation, et les diversités, au sens large, y contribuent. 

Mais je suis une éternelle optimiste, bien qu’il y ait encore certains préjugés, nous réussiront progressivement à nous tailler une place et à nous faire reconnaître. La preuve, je viens d’être nommée comme l’experte en technologie sur un comité aviseur pour le nouveau Musée d’histoire nationale du Québec. J’étais par ailleurs bien en minorité autour de cette table uniforme. Est-ce que le milieu de la technologie est plus inéquitable que le monde de la politique? C’est un autre combat.

 

Jenny Thibault 

Directrice générale de la Société des arts technologiques (SAT)

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