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Entrevue avec Marie LeBlanc Flanagan

Dans le cadre de notre 5 à SAT mensuel sur le thème des Femmes en tech, la SAT a discuté avec l’artiste en résidence Marie LeBlanc Flanagan. Nous avons abordé la question du genre, du besoin de diversité, et des mesures à prendre pour soutenir les femmes, les personnes non-binaires et marginalisées dans le domaine des sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (STIM) … et plus précisément des arts numériques.

Marie LeBlanc Flanagan est un·e artiste qui construit des installations ludiques, des jeux vidéo expérimentaux et des expériences coopératives. Marie a fondé Drone Day, Wyrd arts initiatives, et a cofondé Imaginary Residency.

[Cette entrevue s’est originellement conduite en anglais; lisez-la ici]

SAT: En tant que personne non-binaire, comment percevez-vous les initiatives «Femmes en STIM»? Selon vous, la non-binarité apporte-t-elle des aspects spécifiques à cette conversation ?

Permettez-moi de commencer par une petite parenthèse.

Pendant de nombreuses années, j’ai eu le plaisir de diriger Weird Canada, une organisation à but non lucratif «grassroots» et un blog musical dédié à la musique expérimentale, aux arts, à la communauté et à la culture. Nous étions environ 600, et nous avions une règle très stricte : nous ne célébrions que l’art produit dans le pays que nous appelons le Canada. Pourquoi restreindre ainsi ? Je ne suis pas nationaliste. Niché à côté des États-Unis d’Amérique, le Canada se retrouve pris dans une étreinte culturelle mortelle. Les arts et la culture américains sont bruyants, grands, éblouissants : ils sont partout, tout le temps. Ils dominent nos écrans, notre alimentation et nos scènes, éclipsant nos propres voix et scènes artistiques. Notre choix de nous concentrer uniquement sur l’art produit au Canada était une limite délibérée, un bouclier qui nous donnait l’espace pour ajuster notre regard, ouvrir nos oreilles, re-calibrer nos sens envers les nuances et les possibilités plus locales. Et bien sûr, pour qu’on puisse se retrouver parmi des communautés locales plus petites.

D’accord, c’était un peu un détour, mais je ressens la même chose à propos des initiatives pour les femmes dans les STIM. Il y a beaucoup d’hommes dans le domaine et ils peuvent être très bruyants en tant que groupe. Il y a de la valeur à faire délibérément de la place pour que les femmes participent aux conversations. Et de manière égale, pour les personnes non-binaires, de genre non conforme, les hommes trans, et d’autres encore à se joindre également. Je ne peux pas parler au nom des autres personnes de genre non conforme ou non-binaire. Ma situation spécifique est que je m’identifie en tant qu’être humain, ou être vivant, plutôt qu’en tant que «femme» ou «homme». Pour la plupart de ma vie, j’ai simplement accepté que les gens me perçoivent généralement comme une femme, et je navigue au mieux les défis qui en découlent.

J’aimerais ajouter qu’il est important que ces initiatives gardent à l’esprit deux autres choses:

1) Souvent, il ne s’agit pas d’un problème de «pipeline». Autrement dit, ce n’est pas utile de construire une structure qui déverse un tas de femmes dans les STIM et les laisse sans vrai soutien ou compréhension de *pourquoi* les femmes ne sont pas déjà présentes dans ces domaines.

2) «Femmes » en tant que catégorie peut être utile, mais cela ne suffit pas. Les défis auxquels est confrontée une femme trans immigrante de première génération venant d’Haïti, avec une solide expérience en Python, qui s’occupe de deux jeunes enfants, ne sont pas les mêmes que ceux d’une femme dyslexique de Kitchener qui vit dans le sous-sol de sa mère et qui étudie la mécanique quantique le soir.

 

SAT: Quelle est votre expérience du monde des arts numériques, largement dominé par des hommes cisgenres (blancs) ?

Je ne suis pas arrivée où je suis facilement. Mon parcours était étrange, comme un labyrinthe impossible avec des chemins particuliers et tortueux, et des escaliers s’enroulant dans des boucles déconcertantes. C’est un petit miracle que j’aie même appris à coder. Plusieurs personnes m’ont dit que je devais tout simplement abandonner. Mon cerveau aime les «patterns», mais il aime aussi la nuance, il m’est difficile de croire aux définitions ou bien aux généralisations. Il m’a fallu des années pour accepter le concept d’une variable, à un niveau philosophique. Les nombres et les faits, bien qu’ils soient des amis fiables, semblaient toujours vaciller légèrement lorsqu’ils étaient examinés de trop près.

Je mentionne cela pour dire : j’évolue dans le domaine des STIM en tant qu’étrangère. J’ai à peine réussi à franchir la porte et je me sens absolument comme une étrangère. L’expression de genre n’est qu’un aspect parmi tant d’autres où je me sens un peu décalée dans le monde des STIM.

Dans les espaces de STIM, je rencontre beaucoup d’hommes blancs cisgenres. Je suis heureuse de les rencontrer. Beaucoup d’entre eux me sont chers. Mais je trouve ça étrange qu’ils viennent en si grand nombre, et je me suis longtemps demandé les raisons, les schémas et les systèmes qui produisent ce déséquilibre démographique. J’aimerais rencontrer un groupe de personnes plus diversifié dans les arts numériques. La dominance d’un seul groupe diminue notre possibilité commune, rendant nos espaces partagés moins vibrants, moins surprenants et uniformes jusqu’à la platitude.

Étant donné que l’art façonne et exprime la forme mouvante de la culture, exclure la riche diversité de voix qui composent réellement notre monde est un acte de profonde violence. J’ai choisi le mot «violence» intentionnellement ici. Plus simplement : lorsque nous constituons des panels, organisons des expositions, formons des jurys, composons des conseils d’administration et structurons les voix numériques autour des priorités et des valeurs communes des hommes blancs cisgenres, nous finissons par reproduire d’anciens systèmes de pouvoir, ce qui est à la fois profondément ennuyeux et injustement violent.

 

SAT: Percevez-vous des différences, des écarts ? Sur quels aspects pensez-vous que le genre a un impact ?

Je ne suis pas totalement sûr•e de ce qu’est le genre. J’essaie toujours de le comprendre, personnellement. Mais je pense que si de vastes segments de la population s’identifient comme des hommes, ils ont probablement certaines caractéristiques communes. En général, j’ai fait face à un nombre inconfortable de situations de harcèlement et de condescendance de la part des hommes en STIM. Je ne revendique pas de relation de cause à effet ici, je mentionne simplement que ces instances se sont produites tellement souvent que lorsque j’entre dans une pièce où il y a 50 personnes et que plus de 40 d’entre elles sont des hommes, j’ai tendance à partir rapidement. Il y a des conséquences professionnelles à ces départs.

Aussi, les femmes en STIM avec qui je collabore sont généralement (généralement!) plus curieuses intellectuellement, moins fragiles émotionnellement, et elles amènent de nouvelles perspectives, sûrement parce qu’elles ont des perspectives qui sont littéralement différentes de la plupart des gens dans la pièce. Et je n’ai jamais été victime d’harcèlement sexuel par une personne non masculine dans les domaines des STIM. Peut-être que cela est dû au fait que seules les non-hommes exceptionnel·es réussissent dans les domaines du STEM . Peut-être que si nous avions une représentation plus équitable des genres dans les STIM, tout cela changerait. Il n’y a qu’un moyen de le savoir !

 

SAT: Quelles sont, selon vous, les mesures qui pourraient être prises afin d’obtenir une meilleure représentation des genres dans les arts numériques ?

Brûlons tout!

Sérieusement, en premier il faut demander à plusieurs personnes différentes ce qu’on devrait faire. Nous avons besoin de voix diversifiées pour trouver des solutions diversifiées.

Il est important que les organisations et les personnes influentes *montrent* qu’elles se soucient de la diversité en invitant des groupes diversifiés à créer de l’art, plutôt que de demander aux gens de faire des pirouettes. La sensibilisation active est importante.

Et le langage a son importance. Je sais que cela peut être mélangeant car le langage que nous utilisons évolue constamment, mais ça peut être une partie agréable de la communication, ça ne devrait pas nécessairement être ressenti comme une corvée.

Ultimement, nous avons besoin de plus d’initiatives dirigées par des personnes de genres, de capacités, d’origines culturelles et de milieux économiques diversifiés. Nous avons besoin d’initiatives bien financées, bien soutenues, où les groupes plus diversifiés peuvent développer de nouvelles idées créatives et des communautés.

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