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Entrevue avec mesocosm

 

La SAT a eu le plaisir de s’entretenir avec le trio de Montréal mesocosm, une collaboration entre le vidéographe Emma Forgues et les musiciens Philippe Vandal et Joël Lavoie. Le groupe présentera en juillet prochain la performance immersive Terra Flecta, issue du programme de résidence artistique de la SAT. 

La Société des arts technologiques (SAT) est un laboratoire de recherche et création ouvert sur le monde qui multiplie les possibles technologiques, l’hybridation des réalités et des disciplines artistiques. Son programme de résidence vise à accompagner des projets novateurs vers leur réalisation, en apportant aux équipes artistiques le soutien nécessaire à leur avancement dans une ou plusieurs phases de création.

 

 

SAT : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots, ainsi que ce qui vous réunit autour du projet Mesocosm? 

J.L : Plusieurs choses, premièrement cela faisait un moment que moi et Philippe voulions faire un projet en commun mais l’occasion ne s’était jamais présentée. À la suite d’une invitation pour produire une pièce musicale ensemble, nous avons créé la première pièce de ce qu’allait devenir mesocosm (Demolition, 2020). C’est ensuite lorsque nous avons discuté avec Emma Forgues que nous avons décidé de prendre ces matériaux sonores et visuels pour construire des univers particuliers (mesocosm : Demolition (video clip, 2021). Personnellement ce qui m’intéresse dans ce projet est la notion d’environnement, de milieu, comment au travers une réorchestration de matériaux collectés un peu partout, il est possible de déconstruire certains rapports que nous entretenons avec les non-humains. 

En y conservant les propriétés texturales, dynamique, timbrales de ces éléments, nous pouvons créer des univers 

E.F : J’ai commencé à produire activement des images pour le son avec mon bon ami et collaborateur, Sam Bourgault, en 2016. Depuis, nous avons continué à collaborer sur divers projets d’installation et de performance, gravitant initialement autour de la vibrante culture d’événements musicaux et artistiques DIY de Montréal. 

J’ai rencontré Phil lors d’un soundcheck à une performance à Sala Rossa. Nous avons rapidement commencé à passer des soirées à faire des improvisations audiovisuelles. Quelques années plus tard, Phil m’a présenté Joël, ce qui a mené à notre première collaboration et à la création de Mesocosm : Demolition, video clip, 2021. 

Notre passion commune pour l’exploration des changements sociaux et écologiques à travers l’expérimentation cymatique/audiovisuelle nous unit tous les trois. Nous possédons tous les trois un esprit curieux et provocateur qui nous pousse à approfondir l’exploration créative et la collaboration. 

P.V : J’avais en quelque sorte délaissé l’exploration sonore un peu avant d’entamer mon baccalauréat en arts intermédia à l’Université Concordia il y a de ça six ans. Ce n’était plus une priorité créative et je voulais explorer de nouveaux médiums et outils de création. Toutefois, comme mentionné par Joël, on a collaboré sur une pièce qui est devenue une première ébauche de l’identité sonore du projet mesocosm. Je me souviens très bien aussi avoir improvisé avec Emma sur son balcon il y a déjà quelques années; on avait sorti un système de son, un projecteur, et nos contrôleurs et synthétiseurs modulaires. Bien un jam quoi. mesocosm est devenu une opportunité pour nous trois d’enfin explorer certaines techniques ou envies esthétiques, tout en sortant de nos zones de confort respectives. 

 

SAT: Comment s’est articulée votre collaboration? 

J.L : Nous aimons beaucoup faire des retraites créatives où le but premier est la collecte de matériaux visuels et sonores, souvent dans des lieux hors des centre urbains et affectés par la main humaine. Nous passons ensuite du temps à assembler ces matériaux en une trame cohérente, ensuite nous passons du temps chacun dans notre studio pour affiner le sound-design. Nous mettons finalement le tout ensemble dans des sessions de travail communes. 

E.F : Tout d’abord, notre amitié. Nous partageons en effet une complicité unique. Pour moi, le reste se résume à la recherche et l’expérimentation, des thèmes sérieux, intensité et légèreté, et enfin, une touche d’humour, parce que c’est très important. 

P.V : On aime aussi expérimenter avec de nouveaux outils de création et de performance. Ça nous pousse à fortifier notre collaboration artistique et d’échanger sur des nouvelles techniques ou idées émergent de nos explorations. On aime aussi passer du temps ensemble et déblatérer sur nos dernières lectures, écoutes, visionnements, et imaginer comment on peut intégrer ces nouvelles inspirations dans notre projet de création. 

 

SAT: Terra Flecta prend la forme d’une performance audio-visuelle immersive. Pourtant, ce projet est le fruit de plusieurs années de recherche-création, ou la conception d’univers alternatifs est nourrie d’une réflexion de fond sur notre lecture du réel, à travers des modèles tels que les systèmes météorologiques, les mouvements humains urbains, microbiologie, dynamiques écologiques, déplacement des informations sur le web. Pouvez-vous nous en dire plus? 

J.L : Pour ma part, ce que je retiens le plus de ces “écosystèmes”, ce sont les dynamiques qui les alimentent. J’aime l’idée d’extraire ces mouvements pour les coller à d’autres éléments sonores et visuel, il ne s’agit pas de faire de la sonification de données, mais plutôt d’évoquer les dynamiques intrinsèques à un phénomène dans un écosystème fermé, ce que l’on appelle un mésocosme. 

E.F : Pour moi, les thèmes de Terra Flecta explorent la fragilité de notre planète, les impacts exagérés sur des régions comme le Québec et les implications sociales et psychologiques plus larges de la crise écologique. Le fait de se concentrer sur le Québec, où nous vivons, permet d’ancrer les éléments spéculatifs dans un contexte réel, en mettant en évidence (parfois absurde) des événements météorologiques spécifiques et leurs conséquences sur l’économie, l’environnement et la qualité de vie. 

Au départ, nous voulions explorer le potentiel de la visualisation et la sonification de données pour transmettre nos idées. Éventuellement, la recherche et l’expérimentation nous a permis de réaliser que pour nous, le pouvoir de la fiction est plus efficace que des chiffres qui varient pour raconter une histoire sur le futur. Au final nous avons fait de l’échantillonnage sonore, d’image et de scan 3D dans différents lieux du Québec pour populer nos mésocosmes. Le reste du contenu provient de notre imagination qui s’inspire de prédictions scientifiques sur la crise écologique au Québec. 

On tente d’utiliser la fiction pour ouvrir des portes aux possibilités, nous nous inspirons de l’idée que le futur dans la science-fiction est une métaphore du présent, comme le dirait si bien notre amie Ursula Le Guin. 

P.V : Pour renchérir sur la réponse de Joël, le mésocosme a été popularisé par Eugene Odum, un des frères fondateurs du mouvement scientifique « New Ecology » des années 60 aux États-Unis. Leurs but étaient de rallier les recherches en cybernétique, écologie et mouvement sociaux pour une nouvelle forme de science naturelle qui pourrait transcender les laboratoires, de joindre les fameuses « deux cultures ». Le mésocosme était alors cet instrument scientifique utopique qui nous a amené à réfléchir de façon qualitative à différentes spéculations socio-environnementales face au sort du territoire martelé, défraîchi, et excavé.

 

SAT: L’esthétique sonore et visuelle de Terra Flecta est très singulière, à la fois étrange et bienveillante. Quelle expérience souhaitez-vous transmettre au public ? 

J.L : #uncanny inquiétante étrangeté chaque tableau, ses propres dynamiques, univers concis, propositions uniques, Bob => étrange, cute, mais épeurant, arpège => agressant, déstabilisant, écosystèmes => mesocosm, biogéographie, dynamique locale 

E.F : À travers mes images, j’imagine un monde dépourvu d’êtres humains, d’économie et d’infrastructures, remplacé par de nouvelles espèces extraterrestres, des nouveaux écosystèmes et des changements écologiques extrêmes tels que l’élévation du niveau des mers et les tempêtes violentes.  J’aimerais que Terra Flecta suscite la réflexion et inspire l’action en présentant un récit spéculatif sur la gravité de la crise écologique. En utilisant la fiction comme métaphore de notre réalité actuelle, le projet fait appel à l’imagination du public, en rendant tangibles et urgents les problèmes du monde réel. En imaginant un avenir où les systèmes traditionnels se sont effondrés, on tente de souligner le besoin urgent d’une transformation radicale de la manière dont nous interagissons avec notre environnement. 

P.V : Personnellement, j’ai toujours apprécié l’arrangement méticuleux de stratification de textures sonores complexes forçant une écoute assidue. Agencés avec les propositions de créatures et d’environnements créés par Emma, l’écoute déborde vers une expérience multisensorielle qui nécessite une prise de conscience de l’environnement spéculatif. J’espère que cet effort transcendera l’espace de performance. 

 

SAT: Comment votre vision s’est elle adaptée au mode de diffusion offert par le dôme ? 

J.L : Je crois que la force du dispositif du dôme est affectif, il est en effet plus facile de s’identifier ou du moins d’échanger avec les spéculations d’un espace irréel lors ce que nous somme baignés dans cet univers. 

E.F : J’ai travaillé sur des projets audiovisuels pendant de nombreuses années, mais c’était la première fois que j’avais l’occasion d’exploiter les capacités uniques d’un dôme, et cela a ouvert de nouvelles dimensions à mon processus créatif. L’un des aspects les plus excitants pour moi a été la possibilité de jouer avec l’échelle et la perspective d’une manière qui n’est pas possible avec les écrans plats traditionnels. Cela m’a permis de créer des images plus percutantes, où les spectateurs peuvent ressentir l’énormité d’une tempête ou l’intimité de créatures extraterrestres de très près.  L’échelle et la forme du dôme invitent à une interaction dynamique avec les éléments spatiaux, ce qui m’oblige à repenser la composition, le mouvement et les relations spatiales. Ce qui n’était pas du gâteau… 

P.V : C’était une première pour moi en ce qui concerne les possibilités de spatialisation sonore. J’ai l’habitude de pousser la spatialisation stéréophonique dans mes pièces solo, ce qui ne se prête pas nécessairement bien dans le contexte du Dôme. Ça m’a permis alors d’approcher le projet à travers des mouvements sonores un peu plus sobres, et surtout, avec bien plus d’intentions. 

 

SAT: Avez-vous des influences, des inspirations, ou des recommandations particulières sur le plan artistique? 

J.L : En ce moment je suis plongé dans les réflexions sur le paysages de Tim Ingold et d’Augustin Berque, du travail sonore spatial de Bernhard Leitner et de la notion du Ma dans la culture japonaise. Musicalement ces temps-ci j’écoute beaucoup, Chihiei Hatakeyama, MEITEI, Annalea Lockwood, Mark fell, Maxwell Sterling, Akio Suziki. 

E.F : Toutes les femmes qui essaient de rendre le monde meilleur: Ursula Le Guin, Mimi Onuoha, Lucy Mcrae, Tiffany Trenda, Saya Woolfalk, Sondra Perry, Agnieszka Kurant, Stine Deja, Diana Thater, LaTurbo Avedon, Lauren Lee McCarthy, Iris Van Herpen, Jenna Sutela, Mierle Laderman Ukeles, Tania Candiani, Marin Sawa, Esmay Wagements, Agnes Meyer-Brandis, Sougwen Chung, and many more. 

P.V : Les textes d’Eugene et de Howard Odum, « The New Ecology » paru en 1964 et « The Mesocosm » paru en 1984. Ça va de soi ! Sinon « La Généalogie du déracinement : Enquête sur l’habitation postcoloniale » de Dalie Giroux, « L’Habitude des ruines : Le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec » de Marie-Hélène Voyer, « Résister et fleurir » de Jean-Félix Chénier et Yoakim Bélanger, « Post-Industrial Landscape Scars » d’Anna Storm, « Natura Urbana : Ecological Constellations in Urban Space » de Matthew Gandy, « Discard Studies : Wasting, Systems, and Power » de Josh Lepawsky et Max Liboiron, « Pollution is Colonialism » de Max Liboiron … Je suis en pleine écriture de mon mémoire de maîtrise …

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