
Si l’on a longtemps eu tendance à opposer la rigueur de la méthode scientifique à la liberté du geste artistique, cette dichotomie appartient désormais résolument au passé. Nous assistons aujourd’hui à une convergence sans précédent, où le laboratoire et l’atelier ne font plus qu’un. Cette fusion va plus loin que la tendance esthétique: elle se manifeste comme un véritable moteur d’une exploration fondamentale de notre rapport au monde, au vivant et à la technologie. À la SAT, la dernière année a été marquée par une vitalité exceptionnelle dans le domaine des arts-science, confirmant que ce dialogue interdisciplinaire n’a jamais été aussi fécond.
L’une des tendances phares de cette année a été la volonté des créateur·rice·s de reconnecter la technologie à l’intimité physiologique et émotionnelle. Nous avons le privilège de collaborer de manière régulière avec Erin Gee, dont le travail sur les biosynths et le bio-feedback repousse les frontières de l’interprétation des signaux vitaux. En transformant les données biologiques en matériaux sonores et visuels, ses œuvres ne se contentent pas de mesurer le corps humain ; elles lui donnent plutôt une voix nouvelle, créant une boucle de rétroaction poétique entre l’organique et le numérique.
Sur le plan pratique, nos stagiaires Luana Bélinsky et Yash Tiwari ont développé de nombreux algorithmes d’analyse de données, adaptés aux affordances de la création en art numérique en les intégrant au logiciel ossia score et à la plateforme Puara. En outillant les créateur·rice·s avec des capacités d’analyse pointues, directement au sein de leurs environnements de composition, nous facilitons le passage de la donnée brute à l’expression artistique.
Dans une veine similaire, le projet Reflets de Noukii explore la psyché. Issu d’une collaboration avec RE-AK, Gradiant et la SAT, Reflets donne lieu à une expérience reposant sur l’analyse d’émotions couplée à l’intelligence artificielle générative. Ici, l’algorithme devient un miroir, capable d’interpréter des états affectifs complexes pour générer des images en temps réel. Ces projets démontrent que l’IA, lorsqu’elle est guidée par une démarche sensible, peut devenir un formidable outil d’introspection et de réflexion collective.
Le domaine arts-science, c’est aussi la capacité de rendre tangible la complexité mathématique du monde. Il est impossible de passer sous silence le triomphe de Navid Navab et Garnet Willis, dont l’œuvre Organism + Excitable Chaos a été couronnée d’un Golden Nica au prestigieux festival Ars Electronica. En s’appuyant sur la théorie du chaos pour engendrer des mouvements physiques et des générations sonores au caractère hypnotique, l’installation nous rappelle que la nature est régie par des lois dont la beauté réside dans l’imprévisibilité. C’est une fierté immense pour notre milieu de voir ce travail reconnu au plus haut niveau international.
Il ne faut pas oublier que derrière ces œuvres fascinantes se cache une infrastructure invisible et nécessaire : celle de la recherche fondamentale en informatique. Dans la dernière année, nous avons continué de soutenir ces travaux de l’ombre, essentiels à la pérennité de la création numérique. L’amélioration algorithmique permanente est notre levier le plus puissant pour la durabilité : elle permet aux artistes de faire “mieux avec moins”, en déployant des œuvres complexes sur du matériel moins onéreux et moins énergivore.
Par exemple, dans le cas de l’œuvre Organism + Excitable Chaos, la SAT a développé, en collaboration avec les artistes, un firmware de calibration personnalisé ainsi que des améliorations à la bibliothèque open-source libossia pour la communication réseau haute performance. Nous avons aussi exploré en profondeur l’utilisation de modèles d’IA locaux, en permettant à des créateur·rice·s tels que Eyez Li d’expérimenter avec des modèles d’IA locale sur des Raspberry Pi, par exemple.

Enfin, nous observons un glissement passionnant des paradigmes de diffusion. Si l’art numérique a longtemps été dominé par l’hégémonie de l’écran et du haut-parleur, nous entrons dans une ère de multisensorialité élargie. L’intérêt croissant pour l’olfaction et l’haptique – voire même la proprioception et l’intéroception, des sens encore méconnus – marque un tournant : l’œuvre est vue, entendue, elle est aussi sentie, touchée, vécue physiquement. Ces nouveaux territoires sensoriels ouvrent des perspectives narratives inédites, tout en créant des portes d’accès pour l’accessibilité de l’art numérique, facilitant une immersion totale et viscérale pour le public.
L’innovation à la SAT se nourrit de la collaboration : nous offrons plusieurs voies pour permettre à la communauté créatrice de participer à cette dynamique. Que ce soit par la contribution directe à nos dépôts de code de logiciels libres, le montage de projets de recherche conjoints avec les milieux académiques et industriels, ou via notre offre de service pour des développements sur mesure, chaque interaction renforce l’écosystème commun. Nous invitons également les créateur·rice·s à venir éprouver nos prototypes et technologies, du code bêta aux interfaces haptiques, puisque la technologie n’a de valeur que si elle est validée par la réalité de la création.
En regardant le chemin parcouru l’année passée, une évidence s’impose : la communauté arts-science cherche encore, mais surtout elle trouve, elle bâtit et elle rayonne. À toutes et à tous, artistes, chercheur·euse·s, développeur·euse·s et curieux·euse·s, nous vous souhaitons une bonne nouvelle année placée sous le signe de l’audace, de la collaboration et de la découverte.
Le futur s’écrit maintenant, et il n’a jamais été aussi passionnant.