0

Recherche-création et innovation : de la reconnaissance à la pratique partagée

Photo: Lab7

Par Eduardo A. L. Meneses, Directeur de la Recherche et Emma Cloutier-Nadon, Chargée de production

Pour la première fois, six organismes reconnus comme pôles numériques culturels par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) s’unissent autour d’un programme de résidence commun. Cette initiative marque un tournant : elle transforme une reconnaissance institutionnelle individuelle en un projet collectif, visant à bâtir un réseau panquébécois fondé sur la mutualisation des expertises, l’accès équitable aux technologies et une gouvernance partagée. De 2026 à 2028, cette phase pilote servira à valider des modèles de services ouverts, conçus pour générer des retombées concrètes pour l’ensemble de la communauté artistique, au-delà des programmations internes. 

Si le CALQ priorise le déploiement structurel du réseau, la SAT vient en approfondir la portée par une démarche de recherche-création. Cet article met en lumière la forme que prennent la recherche et l’accompagnement artistique à la SAT, en s’articulant autour de trois questionnements : qu’est-ce que la recherche-création dans ce contexte ? Pourquoi est-elle indispensable à l’innovation artistique et au renouvellement des pratiques ? Et pourquoi des institutions comme la SAT sont-elles structurantes pour maintenir, dans la durée, le dialogue entre la recherche, la création et le service à la communauté ?

Un basculement du champ : de la reconnaissance à la structuration

La recherche-création numérique au Québec a franchi un seuil important, passant d’une reconnaissance rhétorique à une structuration opérationnelle. Cette transformation ne relève pas d’un simple changement de vocabulaire, mais d’une réorganisation des conditions de production du savoir. Pendant trois décennies, les organismes qui ont façonné ce champ ont principalement œuvré en parallèle. Chacun a développé ses propres outils, accompagné ses artistes et formulé ses propres questionnements. Chacun a défendu, projet après projet et subvention après subvention, l’idée que le geste créatif génère lui-même de la connaissance. Ce travail a porté ses fruits. La légitimité méthodologique de la recherche-création est désormais largement consolidée dans les pratiques médiatiques au Québec, mais demeure localisée, voire fragmentée. Le défi qui se profile n’est plus de prouver que la création peut être une forme de recherche, mais d’articuler cette recherche à l’échelle du réseau des pratiques de recherche-création et de ses institutions.

Avec le soutien du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et sa nouvelle initiative des Pôles numériques, six organismes ancrés dans la création numérique — le Centre Bang, le Centre de production Daïmon, Les Zybrides, Productions Recto-Verso, Sporobole et la Société des arts technologiques [SAT] — participent à une reconfiguration de leurs modes d’action fondée sur une logique de convergence des pratiques et des infrastructures. Pour y parvenir, nous allons devoir mutualiser et partager des infrastructures, des expertises et, surtout, défendre une conviction commune : le processus de création lui-même mérite d’être soutenu, car il suscite la réflexion, révèle des enjeux souvent invisibles et ouvre des espaces de discussion. 

C’est cette prémisse qui fonde la résidence en recherche-création que nous lançons à la SAT en partenariat avec le LAB7, le laboratoire de recherche des 7 Doigts. Elle marque un déplacement assumé par rapport aux logiques de production qui structurent une large part du secteur culturel.

Qu’est-ce que la recherche-création ?

Nous mobilisons ici la recherche-création comme une méthodologie où l’acte artistique constitue également un mode de production de savoir. Elle ne sépare pas la recherche de la pratique : elle crée un lieu où elles s’entrelacent. Ainsi, le processus de création ne devient pas seulement un objet d’étude ou un simple complément illustratif. Il se situe au cœur de l’activité de recherche et agit comme le moteur premier de la découverte théorique, esthétique et technique. 

Cette articulation active entre recherche et création dépasse toutefois le cadre strictement méthodologique : elle  repose sur l’idée que la connaissance émerge de la pratique. Les savoirs produits naissent de l’expérimentation, des interactions avec les matériaux, des dispositifs techniques et des situations de création. Elle se déploie ainsi dans un ajustement continu entre les cadres conceptuels, les contraintes matérielles et les modalités d’expérimentation. La production de connaissances et la transformation des pratiques s’alimentent alors mutuellement.

Ces ajustements continus remodèlent aussi les espaces typiques de recherche et de création, où l’atelier, le studio ou la scène ne sont plus considérés comme de simples lieux d’exécution, mais comme des espaces d’enquête. La pensée y est indissociable de l’action, et les savoirs théoriques, sensibles et techniques s’y transforment au contact les uns des autres. La recherche-création ne se limite donc pas à une méthodologie de recherche : elle constitue également l’expression d’un paradigme dans lequel la pratique devient un lieu de production de savoir, où les méthodes et les questions se construisent et se transforment au fil du processus.  

Photo: Lab7

Une méthodologie de l’innovation

S’appuyant sur le lien entre la pensée critique, l’action et la production de connaissances, la recherche-création offre un terrain fertile pour l’innovation. Elle ne s’oppose pas à la recherche et au développement (R&D) comme tels, mais à l’épistémologie instrumentale qui les sous-tend fréquemment, soit celle qui réserve le statut de savoir aux seuls résultats mesurables et reproductibles. En reconnaissant l’artefact, le geste créateur et l’expérience sensible comme des producteurs de connaissances à part entière, la recherche-création déplace les critères mêmes de la valeur épistémique. Elle réintègre dans le processus de recherche des dimensions critiques, esthétiques et éthiques que cette épistémologie marginalise, en redéfinissant ce qui compte comme un problème ou bien une méthodologie.

Cette reconfiguration trouve une expression particulièrement significative dans certaines pratiques situées, notamment le critical making. Cette approche mobilise la fabrication comme mode d’enquête critique. Les objets qui en résultent ne sont pas conçus comme des produits finis ou des solutions à optimiser, mais comme des dispositifs réflexifs permettant d’interroger les technologies elles-mêmes. À travers des prototypes fonctionnels ou semi-fonctionnels, le critical making rend visibles les présupposés sociaux, politiques et techniques incorporés dans les systèmes contemporains de surveillance, d’interaction ou de consommation. La valeur de ces objets réside moins dans leur efficacité que dans leur capacité à susciter la réflexion, à révéler des enjeux invisibilisés et à ouvrir des espaces de discussion.

La méthodologie et l’approche mobilisées transforment également la manière dont l’innovation en tant que telle est produite. Elles reposent sur des dynamiques de co-création où artistes, ingénieur·e·s et chercheur·euse·s explorent ensemble les futurs possibles des technologies, tout en réinscrivant les outils dans leurs propres contextes culturels. Elles contribuent ainsi à produire des formes d’innovation plus situées, critiques et responsables.

La boucle art–technologie

Au cœur de cette dynamique se trouve une boucle de rétroaction essentielle : les artistes transforment les outils technologiques, et ces outils transforment, en retour, les pratiques artistiques. Cette relation n’est pleinement féconde que si l’artiste est positionné·e comme co-chercheur·euse, si l’échec est reconnu comme productif et si les résultats sont mutualisés. 

Dans cette perspective, les outils développés dans des environnements de recherche ouverts deviennent des infrastructures partagées. Chaque expérimentation individuelle peut ainsi nourrir un écosystème collectif. La recherche-création ne produit pas seulement des œuvres, mais des conditions de production, comme en témoigne notamment la Suite SAT, boîte à outils de création immersive, où les outils issus de la recherche sont conçus comme des communs technologiques réutilisables et évolutifs.

Le rôle des institutions hybrides

Si cette méthodologie porte ses fruits, elle devrait circuler plus largement au sein des réseaux artistiques et de recherche. Elle relève toutefois d’une logique réflexive dans laquelle les infrastructures de recherche-création ne constituent pas un cadre externe, mais participent activement à sa production et à sa circulation. Selon les contextes, ses trajectoires varient considérablement : institutionnalisation académique formelle en Europe, développements organiques en Amérique latine, hybridations spécifiques en Asie. Au Québec, l’intégration des écoles d’art aux universités, à la fin des années 1960, a posé les premiers jalons de cette évolution. L’entrée d’artistes au sein du corps professoral a progressivement contribué à légitimer les pratiques artistiques comme formes de recherche, menant à la création de réseaux structurants tels qu’Hexagram, comme l’exposent Louis-Claude Paquin et Cynthia Noury (2020) dans Petit récit de l’émergence de la recherche-création médiatique à l’UQAM. L’écosystème québécois qui en a résulté est solide, mais reste largement lié au milieu académique. Les artistes professionnel·le·s hors université y ont un accès limité. C’est précisément cet écart que des institutions comme la SAT cherchent à combler en élargissant l’accès à la recherche-création aux artistes professionnel·le·s. 

La SAT occupe depuis plus de 30 ans une position structurante dans cet écosystème, en assurant une articulation entre laboratoire, production artistique, diffusion, accès au public et développement technologique. En adoptant une posture ancrée dans la recherche-création, nous considérons que cette approche trouve aujourd’hui une résonance particulière dans les initiatives soutenues par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), notamment à travers les Pôles numériques, qui encouragent la mise en réseau des infrastructures et des pratiques. C’est dans ce contexte que s’inscrit notre volonté de contribuer à ces dynamiques collaboratives, en articulant plus étroitement les dispositifs existants et en renforçant les conditions de circulation de la recherche-création.

Photo: Lab7

Les résidences comme dispositif de recherche

La résidence devient ainsi un outil clé, car elle crée les conditions matérielles et sociales nécessaires à la recherche-création : temps long, proximité disciplinaire, confiance et tolérance à l’expérimentation. La résidence agit précisément comme un espace de suspension des logiques de production standardisées, pour ouvrir un espace d’exploration.

Le programme SAT × LAB7 s’inscrit dans cette logique. En croisant les arts vivants et la technologie, il explore les données issues du mouvement humain, ainsi que la dramaturgie et la narration interactives et immersives. Les outils technologiques (IA en temps réel, capture de mouvement, spatialisation sonore, systèmes interactifs) y sont utilisés comme des matériaux d’enquête, non comme des solutions prédéfinies.

Vers une infrastructure collective du savoir

Ce qui se joue ici dépasse la simple mise en place d’un programme. Il s’agit d’un changement structurel qui vise à passer de pratiques disciplinaires isolées à un réseau intégré de pratiques interdisciplinaires de recherche-création. Les connaissances, les outils et les pratiques sont appelés à circuler entre les institutions, les champs disciplinaires et les espaces, au bénéfice direct des artistes.

Cette forme de pratique devient ainsi une infrastructure partagée, où l’innovation ne naît plus de la compétition entre structures, mais de la rencontre des pratiques. Dans ce modèle, le succès ne se mesure pas uniquement à la production d’œuvres, mais aussi à la qualité des questions ouvertes, à la robustesse des méthodes développées et à la capacité collective à enrichir les outils disponibles pour les générations suivantes.

Grâce à la diversité de ses ressources de production, de formation, de communication, de recherche et d’innovation, la SAT se constitue en un lieu exemplaire où se rencontrent des expertises spécialisées et des pratiques transversales. Cette configuration permet non seulement de soutenir la production artistique, mais aussi de rendre visibles et partageables certaines connaissances issues de la recherche-création, tant au sein de la communauté artistique qu’auprès des différent·e·s collaborateur·rice·s et publics variés.

La collaboration avec le LAB7, ainsi que les initiatives issues de cet appel à projets en arts vivants et technologies, participent à la consolidation d’un espace où de nouvelles formes de connaissance peuvent émerger. Ce n’est plus uniquement la production d’œuvres qui est en jeu, mais aussi la capacité à générer, tester et transmettre des méthodes, des outils et des questions à l’échelle d’un réseau élargi. La SAT s’engage dans cette démarche, attentive aux conditions de collaboration entre les pratiques et aux formes de savoir qui en émergent.

L’appel est lancé

La SAT et le LAB7, le laboratoire de recherche des 7 Doigts, invitent les artistes, les collectifs et les OBNL à poser leur candidature au programme de résidences de recherche-création en arts vivants et arts technologiques. Trois projets recevront chacun une bourse de 10 000 $, un atelier d’introduction, des périodes de soutien exploratoire et de temps en studio au Centre de création des 7 Doigts, avec un accompagnement concret des équipes de la SAT et du LAB7. Les équipes comprenant au moins un artiste établi au Québec seront priorisées. Les candidatures se ferment le 4 août 2026. Nous ne mesurons pas le succès par la production des premières œuvres, mais par la qualité des questions ouvertes, par les méthodes partagées et par l’amélioration des outils mis à disposition de celles et ceux qui les utiliseront par la suite.
EN SAVOIR PLUS
Partager l'article
Copié dans le presse-papier
Innovation
Recherche-création et innovation : de la reconnaissance à la pratique partagée
12 juin 2026
Innovation
«Le profil par défaut» : L’accessibilité universelle et les expériences immersives
7 avr. 2026
Innovation
Certaines collaborations commencent par un plan. D’autres, par un détour
7 avr. 2026
Innovation
[DOSSIER] Le design inclusif pour des expériences immersives accessibles
7 avr. 2026